CoRP

Blog du Collectif pour le Respect de la Personne,              un collectif pour l'abolition de la maternité de substitution (GPA)

Parenté, filiation et alliance en anthropologie

Par Martine Segalen

 Synthèse Intervention du 23 juin 2014

auprès du Collectif pour le Respect de la Personne (CoRP)

 Martine Segalen est professeur émérite à l’Université de Paris Ouest Nanterre La Défense après avoir travaillé au Centre d’ethnologie française, un laboratoire CNRS associé au Musée national des Arts et traditions populaires et dont elle fut directeur entre 1986 et 1996. Ses travaux concernent la famille et parenté. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages tels que Mari et femme dans la société paysanne, Amours et mariages de l’ancienne France, Histoire de la famille (co-directeur) Sociologie de la famille (7e édition en co-direction), Grands-parents, la famille à travers les générations, A qui appartiennent les enfants, etc ... Elle est actuellement directeur de la revue Ethnologie française.

 Les liens de parenté dans les sociétés non européennes peuvent-ils servir de modèles pour penser la parenté aujourd’hui dans nos sociétés occidentales ?

 Martine Segalen a choisi l’exemple des sociétés africaine et malaise pour présenter les différents modes de circulations des enfants et les a comparés à la place de l’enfant dans nos sociétés occidentales.

Bref historique

Pour offrir un recul culturel sur le sujet qui nous rassemble au sein de CoRP, il peut être utile de prendre une distance historique et ethnologique en s’intéressant à ce qui se passait autrefois en France, et ailleurs dans certaines parties du monde. On est ainsi vite conduit à dissocier la notion de parentalité qui est apparue il y a une vingtaine d’années, qui associe diverses fonctions, mettre au monde, élever les enfants. Ainsi, pour donner très rapidement un exemple on peut dire que jusque dans les années 70, dans certains milieux, ouvriers notamment, les grands-parents avaient coutume de garder et élever leurs petits-enfants , leurs propres enfants partant en ville pour s’employer en usine, une façon de faire qui a totalement disparu aujourd’hui. Si l’on se place maintenant du côté des sociétés non européennes, des travaux innovants, conduits notamment par Suzanne Lallemand ont montré que les pratiques sociales dissociant la mise au monde et l’élevage et l’éducation des enfants était répandue, sous diverses formes, dans divers sociétés non européennes (cas étudié par Suzanne Lallemand les Mossi- Haute Volta).

 Qu’en est-il de la place de l’enfant aujourd’hui?

La place de l’enfant est un reflet de l’organisation et des représentations relatives à ce qu’est une famille dans chaque société. Aujourd’hui dans les sociétés occidentales, en raison des transformations des mœurs, soutenues par celles du droit, le mariage apparaît comme optionnel, alors que la mise en couple est la norme.

L’enfant répond alors au désir du couple de fonder une famille. Puisque la famille n’est plus fondée par le mariage, c’est l’enfant qui la crée. A travers l’enfant, la famille se fonde par la filiation. De plus, notre conception de la parenté est biologique, nous valorisons les enfants nés de notre sang, de nos gênes, comme disent les anglo-saxons et l’idée de faire élever ses enfants par quelqu’un d’autre semble incongru chez nous puisque nous chérissons ces enfants dont la naissance est voulue, planifiée, attendue avec impatience. Et l’enfant est porteur de nos désirs et espoirs, tout doit être mis en œuvre pour qu’il réussisse aussi selon sa personnalité, ses qualités individuelles. Chaque enfant apparaît unique, et exige qu’on l’élève comme un enfant unique.

Au contraire, dans la plupart des sociétés non européennes (africaines, malaises, etc.., comme c’était le cas dans l’Europe paysanne d’autrefois)), l’enfant est considéré comme une force de travail, un bien précieux. L’enfant travailleur est confié en soutien à ceux qui en ont le plus besoin à l’intérieur de la parentèle, par exemple les « plus âgés » : c’est un bien négociable. Il est échangeable. Le nombre d’enfants est signe de richesse. Cette circulation des enfants s’inscrit dans un système de parenté différent du nôtre, où celui-ci appartient à un groupe familial et non à un couple individuel. L’enfant circule à l’intérieur du groupe de parenté.

 La logique de lignée domine les sociétés malaise ou africaines. Un enfant, avant d’appartenir à un couple, appartient à toute sa parenté patri ou matri-linéaire. C’est toute la parenté qui possède en commun des droits et des obligations sur les ressources. L’enfant rentre dans le champ de ces ressources, partagées. Dès qu’il est apte à produire, il est placé selon les besoins du groupe. Il est adopté par d’autres membres. L’enfant sait sa position dans la lignée, connaît ses parents biologiques. Les deux filiations (biologique et adoptive) sont reconnues par l’enfant. Dans d’autres sociétés (les Sulka en Nouvelle Bretagne) la parenté est créée par la nourriture.

La question des droits sur l’enfant se pose plus souplement que dans nos sociétés européennes, les fonctions génitrice et éducative sont dissociées, une forme intermédiaire de lien, appelé « fosterage » consiste à confier l’enfant à un tiers qui l’élèvera et le nourrira comme ses parents (Esther Goody).

 En conclusion, dans ces sociétés non européennes, la parenté revêt des formes multiples qu’il n’est pas possible de transposer dans nos sociétés occidentales. La parenté se construit en fonction des normes collectives. Les enfants appartiennent au lignage (ensemble de parents) et circulent au sein de ce lignage. Tous les parents sont responsables de l’enfant.

Selon Martine Segalen, « les anthropologues se disent les spécialistes de la parenté et c’est à ce titre qu’ils militent pour la PMA et la GPA, s’appuyant sur la diversité des modèles de parentalité (capacité à être un bon parent) dans l’univers des sociétés. Cependant, dans aucun des cas relevés dans l’univers des sociétés autrefois appelées « primitives », et qu’on nomme plutôt « exotiques » ou non européennes, ne fonctionne sur une parenté uni-sexuée»

 Au cours de la discussion animée qui suit, Marie-Anne Frison-Roche suggère : « les sociétés décrites par Martine Segalen sont des espaces collectifs avec des normes collectives en matière de parenté (représentation des liens transcendantaux), alors que dans nos sociétés occidentales, le marché n’a pas de normes collectives, mais des normes individuelles, c’est l’espace de l’individu, il n’est pas possible de les comparer».

Synthèse établie par Maïté Mariana

Pour lire le texte intégral de l’intervention de Martine Segalen:

Martine_Segalen_CoRP_23juin2014Integrale

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Un commentaire sur “Parenté, filiation et alliance en anthropologie

  1. Taille44
    14 octobre 2014

    Juste pour appeler un correctif, de détail, sur une affirmation ; vous écrivez en effet : « Ainsi, pour donner très rapidement un exemple on peut dire que jusque dans les années 70, dans certains milieux, ouvriers notamment, les grands-parents avaient coutume de garder et élever leurs petits-enfants , leurs propres enfants partant en ville pour s’employer en usine, une façon de faire qui a totalement disparu aujourd’hui ».
    Ce comportement a toujours cours dans certaines populations migrantes en France, comme dans le quartier dit chinois de Paris : je crois savoir que certain-es responsables de structure d’accueil de la petite enfance y ont légèrement adapté leur mode de fonctionnement pour satisfaire les désirs et les attentes des trois générations (enfants, parents, grands-parents).

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Cette entrée a été publiée le 3 septembre 2014 par dans A la une, Evénements, et est taguée , , .
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