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Le 2 février 2016 se tenaient à l’Assemblée nationale à Paris les Assises pour l’Abolition Internationale de la Maternité de substitution. Cet événement, à l’initiative du CoRP témoignait d’une prise de conscience que la fécondation in vitro, saluée depuis bientôt 40 ans comme l’alliance irréfutable de la prouesse scientifique et du désir d’enfant portait en elle des dimensions infiniment plus discutables, dimensions que les images de bébés radieux et de couples heureux exhibés à la télévision ont masqué durablement. Ces assises, au titre ferme, invitaient à une Interdiction internationale de ce qui est déjà un marché non moins international de la maternité, avec ses usines, ses intermédiaires, ses tarifications, ses offres, son langage, son style enfin : Version standing, le « choix » d’une mère porteuse en Californie par exemple, couleur des yeux et niveau d’études précisé parmi bien d’autres critères, ou encore accès aux services d’un « baby designer ». Version nettement plus modeste, les centres de reproduction où de misérables Indiennes, enfermées du premier au dernier jour de leur grossesse, portent un enfant commandé et acheté par d’autres, qui leur sera livré contre de maigres émoluments. Partout, fanatisme du contrat, partout discours mensonger sur l’altruisme, partout, situations juridiques inextricables où l’enfant perd son droit de savoir qui est son père et sa mère et où le droit de la filiation se perd tout court. Plus grave encore, ces femmes-ventres qui ne sont plus les mères des enfants qu’elles ont portés et dont elles ont accouché préfigurent probablement les gestations en machine que l’avenir nous annonce.

C’est le terme de « gestation pour autrui » qui s’est imposé. Trois mots, gestation, pour, et autrui, qui en appellent à l’idéologie du don, de l’altruisme, dans la suavité de la novlangue bio-éthique qui endort les esprits depuis des dizaines d’années, langue pourtant dans laquelle se pensent ces échanges marchands et ces esclavages d’un nouveau genre, et dans laquelle se prennent les décisions juridiques et institutionnelles. On appellerait ces tractations par leur nom, par exemple «  Contrats de location d’utérus », il est probable que les aspects rendus invisibles au son du violon, ou des sirènes, marchandisation du corps des femmes, émiettement de l’engendrement, objectivation des enfants, viols des lois de certains pays par fait accompli, seraient plus saillants. Quiconque a contemplé une fois dans sa vie un tel contrat est moins avide des sucreries bio-éthiques. J’en tiens à la disposition de tout lecteur intéressé.

L’affaire a commencé dans l’émerveillement, puis rapidement dans la fascination, masquant une autre réalité, discordante. La fécondation in vitro était d’abord le simple transfert de techniques qui avaient fait leurs preuves dans l’industrialisation de l’élevage.

Dans ce théâtre de bébés désirés, tout de suite, des sigles, P.M.A., N.T.R., A.M.P., la généralisation d’un vocabulaire économique ou industriel, procréatique, progénique ou génomique, Euromater, un projet européen d’association de mères porteuses des années 80, des banques ( de sperme), des stocks ( d’embryons) etc.. Et bientôt, « traçabilité », pour filiation. La société « gynetics » vendait des produits de prélèvement et de transfert. « Imagyn » proposait un système transcervical pour la falloscopie. Gift et Zift nommaient des procédures de transfert de gamètes. Dans les colloques de gynécologie, les seringues semblaient tout à coup trop proches des muqueuses délicates, l’industrie trop proche de la science, l’inconscient trop proche du marché. « Looking at the future », déclaraient des firmes vendant des inhibiteurs hormonaux. « Affranchissons nous de la sexualité », proclamait une bannière de l’I.N.R.A. «  le futur est présent » décrétait l’entreprise Delfia sous une planète ourlée de spermatozoïdes et nimbée d’un halo fluorescent.

Pendant ce temps là, la maternité, pas encore séparée de l’enfantement, était découpée en fonction génétique, utérine, adoptive, sociale, porteuse, de substitution. Le corps féminin fouillé, exploré, hyper stimulé, ponctionné. Et un philosophe, François Dagognet, pouvait écrire : «  la grossesse tisse des liens difficiles à déchirer entre la mère et le fœtus. Mais il n’en faut pas moins briser le concept de maternité ». De telles affirmations sont-elles d’ordre scientifique ?

Ignorant cette violence, vous trouverez à « Need moms.com », tout sourires dehors, le lien vers « Extraordinary conceptions », agence internationale de mères porteuses. Parmi les perles juridiques, on retiendra ceci : le mari d’un chanteur illustre déclaré comme mère à l’état-civil de son enfant. Et comme perle tout court, ce propos d’une non moins célèbre actrice : « Nous avons fait le gâteau du bébé et nous l’avons mis dans un autre four ».

En faut-il davantage ? Pendant que se dessinait ce monde à la Huxley, les médias unanimes célébraient le progrès scientifique et la générosité des donneurs. Le « projet parental », maître mot de cette langue, ni commune, ni scientifique, ni juridique, inconnue jusque là, allait bientôt « neutraliser » les parents, les faire disparaître en tant que père et mère1, comme si au sein de la science la plus pointue régnait l’inconscient le plus archaïque, jubilant de l’auto-engendrement, tendant à effacer le corps et le désir pour magnifier la Volonté, qui, comme chacun sait, est de fer.

Un peu partout dans le monde s’élèvent aujourd’hui des mouvements inquiets qui réclament l’interdiction de la G.P.A, et portent, au seuil du transhumanisme, un regard moins naïf sur l’artificialisation de la reproduction humaine. Ces luttes témoignent d’une résistance au franchissement d’un nouveau seuil. Seul la perspective du clonage humain avait eu le pouvoir de soulever un tel cri d’indignation. Puisse cette prise de conscience être l’occasion d’une relecture moins chargée d’anathèmes. Toutes les objections ne sont pas d’ordre religieux ou naturaliste. Toutes méritent d’être écoutées, c’est le terrorisme intellectuel qui doit être écarté, pas la pensée qui se cherche. De nombreux citoyens perçoivent que quelque chose ne tourne pas rond dans cette affaire mais échouent à l’énoncer. Puissions nous en venir, enfin, à une relecture posant les bonnes questions : pas seulement celles, en forme d’expertise, sur l’état des enfants, mais celles, en forme d’interprétation, qui se demandent ce qui est en train de se passer.

Monette Vacquin

Psychanalyste, écrivain

Membre du CoRP, Collectif pour le respect de la personne.

Auteur de « Main basse sur les vivants », Fayard 1999 et de

« Frankenstein aujourd’hui, égarements de la science moderne », Belin, 2016

1 Qui ont bien du mal à conserver une place dans de nombreux textes de loi.