20180519_150652

« Une aliénation biologique

[…] demander à ne femme d’enfanter à la place d’une autre signifie concrètement qu’elle doit vivre neuf mois, et vingt-quatre heures sur vingt-quatre, en faisant abstraction de sa propre existence corporelle et morale. Elle doit transformer son corps en instrument biologique du désir d’autrui, bref elle doit vivre au service d’autrui, en coupant son existence de toute signification pour elle-même. Aux Etats-Unis, les contrats passés avec les « parents intentionnels » prévoient, dans ses moindres détails, la vie de la mère porteuse : son alimentation, ses activités, son hygiène et, bien, sûr, lorsqu’il y a insémination, sa vie sexuelle. Ce contrôle de la vie intime est pire que celui exercé jadis sur les nourrices, puisque c’est l’existence organique d’une femme qui est substituée à celle d’une autre femme. Or personne ne dispose de plusieurs corps et de plusieurs vies. Et nul n’est libre d’installer une cloison étanche entre son corps organique et sa « vie » psychique ou mentale, comme si la vie corporelle devenait l’instrument docile d’une conscience séparée. Une femme peut-elle vivre comme si son corps (et ce qui se passe en lui) restait étranger à son histoire personnelle? En confiant à ce corps une tâche biologique qui n’a d’importance que pour d’autres, la mère de substitution doit se désolidariser de lui, elle doit déconnecter son propre temps biologique de son temps biographique, donc de son histoire personnelle. Cette déconnexion implique une formidable dépossession de soi. Le seul usage du ventre est contraire à la dignité, même s’il pouvait n’être pas marchand, parce qu’il fait de l’existence même de l’être humain un moyen au service d’autrui. […] » (p.92-93)