Faire une annonce, c’est poser les prémices d’une narration. Les histoires médiatisées de maternité de substitution sont des narrations qui finissent bien, inhibent le raisonnement et renflouent le business de la reproduction artificielle. Leur succès bien orchestré repose sur la promesse implicite que la transgression est le nec plus ultra du progrès, de l’amour et de l’égalité. L’incestuel en fait partie, et les médias manipulent son indéniable force de fascination pour mieux inculquer la banalisation de pratiques inacceptables, comme la GPA.

Un article récent du Parisien annonce : « A 61 ans, elle accouche de sa petite-fille ». La femme dont il est question ici n’est pas la première à accoucher de son petit-enfant. Jocaste, mère d’Œdipe, l’avait déjà fait. Cette information mérite néanmoins que l’on s’y intéresse : d’abord, pour la situation qui est relatée ; ensuite, pour son traitement médiatique. C’est BuzzFeedNews qui a, le premier, publié cette information, à la fin mars. La publication américaine décrit l’histoire de la naissance d’une petite fille, en interrogeant plusieurs des personnes ayant contribué, à différents titres, à sa venue au monde. Dans le contexte où l’on entend sans cesse que la GPA « est légale aux États-Unis », donc nécessairement « éthique », et que donc « la France est en retard », cette histoire est pleine d’enseignements.

On apprend ainsi qu’un couple de trentenaires américains souhaitait avoir un enfant. Ils auraient pu adopter, mais voulaient pouvoir tout contrôler et ont choisi la GPA. La sœur de l’un d’entre eux leur donne des ovocytes. La mère de l’autre porte la grossesse, obtenue par FIV d’un embryon issu des ovocytes donnés et du sperme de son propre fils. Elle a 61 ans à la naissance de l’enfant. Et c’est l’âge de la mère porteuse (et non le lien incestuel) qui est le pitch de cette histoire. Les médecins consultés disent bien qu’à partir de 35 ans, les risques pour la santé de la mère sont accrus (problèmes pulmonaires, hypertension, pré-eclampsie, recours plus probable à la césarienne). Mais la connaissance des risques ne les empêche pas d’inséminer cette femme, qui est en parfaite forme physique. Par ailleurs, les ovocytes utilisés sont ceux d’une jeune femme de 25 ans, réduisant ainsi les risques pour l’enfant (prématurité, petit poids). Cette jeune femme cependant risque elle aussi sa santé, ce que l’article oublie de dire. Elle est enceinte lorsqu’elle accepte de donner des ovocytes à son frère et au mari de celui-ci, et le traitement de stimulation ovarienne ainsi que le prélèvement des ovocytes interviennent quelques mois à peine après l’accouchement de son deuxième enfant. Tout cela doit faire partie du plaisir des femmes de faire des dons, et on pourrait même croire que plus c’est douloureux (et ce le fut), plus elles aiment ça ! Rien de plus naturel que la générosité féminine, surtout quand elle s’adresse aux hommes de la famille : « lorsque je me suis offerte pour le faire, ce n’était pas pour attirer l’attention. C’était juste mon instinct naturel de donner », dit la mère grand-mère, étonnée de l’attention qu’on lui porte.

Dans la mise au monde des enfants par GPA, les femmes sont d’autant plus formidables qu’elles s’effacent et se laissent effacer pour accorder la primauté aux hommes. Ainsi le père de l’enfant (qui est aussi le frère de cette petite fille, puisqu’elle est née de la même mère que lui) considère-t-il qu’il est un peu embarrassant que l’acte de naissance mentionne comme parents légaux de l’enfant le donneur de sperme (lui-même) et la « personne qui accouche de l’enfant » (« personne » et non pas femme). Cette « personne » y apparaît, alors que, dit-il, « elle n’est pas liée biologiquement à l’enfant ». A ses yeux, la mère qui rend possible l’existence d’un être humain, la mère qui est aussi la grand-mère, n’est pas liée biologiquement à l’enfant. En revanche, le père ne comprend pas que son mari ne figure pas sur l’acte de naissance – et là, visiblement, le lien biologique n’a plus aucune importance. Ce qui compte n’est pas la réalité, mais la narration qu’on en bâtit.

Le média américain raconte ainsi l’histoire d’une enfant qui n’a aucun lien génétique avec la femme qui lui donne la vie, et qui est aussi sa grand-mère. Une enfant liée génétiquement au frère de la donneuse d’ovocytes dont elle est issue. Et qui, légalement, a comme parents la femme qui l’a mise au monde et le donneur de sperme, qui sont mère et fils. Une histoire heureuse, du moins pour les adultes qui (se) la racontent.

Les avantages de la GPA pour ces hommes sont limpides. Le premier, c’est la garantie du lien génétique de l’un des pères, et surtout, le contrôle absolu de la narration des liens, car plus le lien est fort et évident, moins il est reconnu : l’enfant est censée n’avoir aucun lien avec sa mère grand-mère, en dépit des liens épigénétiques créés pendant la grossesse, en dépit aussi du lien de parenté. Le second avantage est financier : le dévouement des femmes de leurs familles leur a fait économiser beaucoup d’argent. Ils n’ont eu à payer « que » 40 000 dollars, « et ça n’aurait pas pu coûter moins cher » reconnaît le père, tout en déplorant que le recours à la GPA n’est pas à la portée de tout le monde.

L’intérêt de l’enfant à naître dans de telles conditions ?On n’en parle pas. De tels arrangements sont légaux aux États-Unis (seul État au monde à ne pas avoir ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant).

Cette propagande médiatique présentant la satisfaction de la volonté des adultes comme une belle histoire, matinée de performances de fertilité défiant l’âge et la parenté, transmet deux messages. La filiation incestuelle ainsi promue serait à la fois préférable à l’adoption et la solution idéale pour qui souhaite recourir à la GPA à moindre coût; pour la réaliser, il suffit d’avoir accès à des femmes dévouées, prêtes à risquer leur santé et leur vie pour faire plaisir aux hommes de la famille. Le progrès accessible à tous : la filiation incestuelle.

Ana-Luana Stoicea-Deram

jocaste et oedipe

Image Mariage d’Œdipe et Jocaste Enluminure du Roman de Thèbes Français 60, fol.3 – vers 1330 – BnF

Tribune publiée le 4 avril 2019 par Le FigaroVox dans une forme légèrement modifiée, sous le titre « Une femme de 61 ans donne naissance à sa petite fille … et on nous parle de « GPA éthique »!

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