Plus souvent parlées que parlantes, les femmes enceintes sont un genre à elles seules. Tantôt réduites à une tendre moquerie qui fait la part belle aux envies de fraises en décembre, aux nausées, au sommeil envahissant ou au ventre aux allures de nez de clown, tantôt réduites à la résultante d’une industrieuse mécanique hormonale qui expliquerait attachement, désir et faciliterait la conversion du corps en matériel génétique ; mais ce sont aussi des images de douleurs, de fardeaux, d’entrave, de malédiction, ou en miroir celles, béates, d’un accomplissement passif dont elles seraient les spectatrices : les femmes enceintes doivent faire avec une longue histoire de réification (utilisées sans reconnaissance, les enfants étant réputés être Nés de la terre – voir N. Loraux) et d’effacement (leur identité supplantée par celle d’un homme pour masquer l’origine embarrassante) car, réceptacles longtemps, avant qu’on ne reconnaisse leur part dans la procréation et la gestation, et inexistantes il y a peu encore, dans la mesure où leurs enfants ne pouvaient porter leur nom qu’à l’exclusion de celui du père alors forcément défaillant ou « naturel », elles sont conduites à se dire à travers les représentations que l’on a données répétitivement d’elles, au point de les croire vraies. Ce n’est que très récemment qu’elles tentent un dire à même leurs expériences, qu’elles osent mettre des mots à elles sur cet éprouvé existentiel demeuré invisible car réduit à une donnée organique.

Car ces neuf mois relèvent d’un éprouvé existentiel, irréductible à quelque théorisation ou à quelque axiome biologique. Occulter cette dimension existentielle relève du déni meurtrier. Singulier, car propre à chacune, cet éprouvé mobilise mort et vie dans un même élan, convoque activité et passivité dans le même accueil, exige une réelle capacité à discerner au jour le jour l’équilibre nécessaire entre le souci de soi et le souci de l’autre. Il ne s’agit pas de conformité à une quelconque loi mais de bonne distance maintenue dans la relation à l’autre que soi, pour que la bienveillance et la générosité ne conduisent pas à la perte de soi, pour que le souci et la préservation de soi n’aboutissent pas au rejet de l’autre. Une sorte de tempérance travaillée à même les sensations et les sentiments qui accompagnent ces femmes pensantes au long des mois dédiés à la vie qui advient; on parlera d’une éthique des vertus chez les hommes ! Une vie, celle de l’enfant, cet autre radical, à même une vie (celle de la femme), enracine l’inquiétude et l’attention bien au-cela des sentiments, parce qu’il s’agit de responsabilité et de conscience, toutes deux impliquant un sujet engagé et cheminant.

Cette expérience, bonne ou mauvaise, ne laisse pas intacte ; elle est mémoire indélébile. Elle fait grandir dans le meilleur des cas (puissance exubérante de la fragilité), elle tue dans le pire (on compte en 2019 sur 750 000 accouchements, 100 décès de femmes : 20% pendant la grossesse, 20% dans les 24 heures suivant l’accouchement, 37% dans les 7 jours qui suivent l’accouchement. L’hémorragie post-partum et l’embolie pulmonaire sont les principales causes de décès). Parce qu’il y est question d’engagement de la vie, du plein soleil de la solitude, ces mois de plénitude désirante et de désir comblant, convoquent l’universel au cœur du singulier. Car vie vivante, celle de la femme, la grossesse est le temps de l’inscription passagère de l’infini dans le fini.

Sandra Travers de Faultrier (mai 2020)

Neuf mois une vie (2) accessible ici

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Image Gustave Klimt Hope II, 1907-8, MOMA

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